Appel à contribution pour un numéro spécial "La souveraineté industrielle en question"

2026-06-09

Les crises successives et de nature multiple, sanitaires, énergétiques, climatiques, liées aux conflits armés — et les reconfigurations géopolitiques profondes des années 2020 ont remis au premier plan une notion absente des débats économiques des dernières décennies : la souveraineté industrielle. Si l'expression est désormais omniprésente dans les discours politiques, ses contours conceptuels, ses fondements théoriques et ses implications empiriques demeurent largement à élaborer.
Si la souveraineté industrielle ne constitue pas, à proprement parler, une notion économique au sens strict, elle peut néanmoins être mise en relation avec les travaux portant sur le commerce international, les biens publics et les politiques industrielles. Par ailleurs, à l’époque contemporaine, le terme renvoie à une problématique qui touche une pluralité de secteurs d’activité considérés comme stratégiques ou critiques : défense, numérique et intelligence artificielle, transition écologique, santé, agroalimentaire, etc. Enfin, la souveraineté industrielle est intrinsèquement liée au rôle de l’État et aux politiques d’innovation, mais aussi, de manière croissante, à d’autres niveaux de gouvernance — régions, unions d’États, alliances géopolitiques — ainsi qu’à des acteurs privés transnationaux dont le poids économique peut rivaliser avec celui d’États entiers.
Pour donner suite à une journée organisée sur ce thème, en avril 2026, la Revue d’Économie Industrielle fait un appel à soumission d’articles relatifs à la question de la souveraineté industrielle invitant à interroger la notion dans toutes ses dimensions — conceptuelle, sectorielle, scalaire, normative et méthodologique.
Les propositions pourront s’inscrire dans les axes thématiques suivants :

1. La souveraineté dans l’analyse économique et au-delà

On peut s’interroger sur la manière dont la notion de souveraineté industrielle s’articule avec différents champs de l’analyse économique — économie internationale, économie industrielle, économie des biens publics, théorie des jeux, économie politique — et sur sa capacité à constituer un cadre intégrateur pour l’ensemble de ces approches. Par ailleurs, il convient d’examiner dans quelle mesure le recours à l’histoire économique et à l’histoire de la pensée économique — qu’il s’agisse des politiques et idées mercantilistes, du colbertisme, des politiques industrielles de l’après-guerre ou encore des débats sur la désindustrialisation entre les années 1980 et 2000 — permet d’éclairer les enjeux contemporains. Plus largement, on peut se demander si une approche interdisciplinaire, mobilisant notamment la science politique, la sociologie des organisations, la géographie économique et les relations internationales, est susceptible d’apporter des éclairages complémentaires indispensables à l’analyse économique.

2. Nature et échelle de la souveraineté industrielle

La souveraineté industrielle renvoie au rôle de l’État et, plus largement, aux formes d’intervention publique. À cet égard, il convient de s’interroger sur les politiques auxquelles elle se rattache — politique industrielle, politique d’innovation — ainsi que sur les instruments mobilisés : subventions, commande publique, prises de participation de l’État, contrôle des investissements étrangers, constitution de réserves stratégiques. Quel rôle jouent également
les fonds souverains et, plus généralement, les conditions de financement dans la capacité des États à maintenir ou à reconstituer une base industrielle souveraine ? La question des échelles est tout aussi centrale. La souveraineté industrielle ne peut-elle se concevoir qu’à l’échelle de l’État-nation, ou bien l’Union européenne et des alliances géopolitiques plus larges peuvent-elles constituer des périmètres pertinents et cohérents ? Enfin, se pose la question de la légitimité : au nom de qui et par qui la souveraineté industrielle est-elle définie ? Peut-on envisager une implication démocratique accrue dans ces choix, et selon quelles modalités ?

3. Nature des politiques publiques et normativité

Au cours des dernières décennies, la politique industrielle s’est largement structurée autour de la promotion de la concurrence et de l’intégration dans les échanges mondiaux. Dans ce contexte, il convient de s’interroger sur les relations entre souveraineté et compétitivité : sont-elles complémentaires ou antagonistes ? La souveraineté se réduit-elle à une simple entorse aux règles de concurrence, ou peut-on au contraire repenser une forme de compétitivité soutenable, au-delà des approches centrées sur la seule compétitivité-prix ? À cet égard, la capacité à définir et à imposer des normes — techniques, sanitaires, environnementales ou numériques — constitue une dimension essentielle de la souveraineté industrielle, potentiellement compatible avec une politique de concurrence. Comment des phénomènes tels que le « Brussels effect » ou la diffusion des normes ISO illustrent-ils ce pouvoir normatif ? Comment les États peuvent-ils réguler des acteurs privés qui échappent partiellement à leur juridiction ?

4. Les dimensions sectorielles de la souveraineté industrielle

La souveraineté industrielle se décline aujourd’hui dans plusieurs domaines étroitement interdépendants. La transition écologique et énergétique, marquée par le déploiement des énergies renouvelables et par les objectifs climatiques, accroît la dépendance aux minerais critiques (lithium, cobalt, terres rares). Elle crée ainsi de nouvelles vulnérabilités géopolitiques tout en renforçant les impératifs d’autonomie. Le numérique et l’intelligence artificielle, ensuite — infrastructures cloud, semi-conducteurs, câbles sous-marins, systèmes d’exploitation ou modèles de fondation — soulèvent la question d’une souveraineté largement dominée par quelques acteurs et pays. Dans le domaine de la santé, la pandémie de Covid-19 a mis en évidence les fragilités des chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques, notamment pour les principes actifs. L’agroalimentaire, de son côté, a retrouvé une dimension stratégique à la faveur de la crise ukrainienne, révélant l’importance de la souveraineté alimentaire. Enfin, la défense demeure un pilier central, à travers sa base industrielle et technologique et ses interactions avec les marchés civils. Dès lors, peut-on dégager des principes de politique publique communs à ces secteurs, ou les arbitrages entre eux sont-ils inévitables ?


5. Souveraineté et organisation industrielle

La souveraineté industrielle se heurte, d’une part, à la structuration mondiale des chaînes de valeur, à la prépondérance d’acteurs privés transnationaux et à la financiarisation de l’industrie. Au-delà de la nationalité des firmes, se posent des questions décisives : localisation des activités productives, domiciliation fiscale, contribution à l’emploi local et aux externalités territoriales. Dans ce contexte, les stratégies de relocalisation — reshoring, nearshoring, friendshoring — constituent-elles des réponses efficaces aux vulnérabilités mises en lumière par les crises ? Comment distinguer une dépendance critique d’une spécialisation mutuellement bénéfique ? Quels sont les coûts et les gains associés à la reconfiguration des chaînes de valeur en termes d’efficience, de résilience et d’emploi ? La souveraineté industrielle repose sur une base de compétences humaines — ingénieurs, techniciens, savoir-faire collectifs — que la désindustrialisation et la tertiarisation ont progressivement érodée. Comment reconstruire ces écosystèmes de compétences ? Quel rôle pour les systèmes de formation professionnelle, les politiques d’attractivité des métiers industriels et la gestion anticipée des emplois et des compétences stratégiques ?
Les contributions pourront aborder des approches variées, la revue est ouverte au pluralisme des cadres analytiques et des méthodes.

Dates importantes et modalités de soumission

2 septembre 2026 : date limite de soumission des articles complets sur la plateforme de la revue
Recommandations aux auteurs : les propositions d'articles, en français ou en anglais sont à soumettre selon les modalités précisées dans les instructions aux auteurs.
Publication prévue au premier semestre 2027

Coordinateurs du numéro et contacts pour toute information

Véronique Dutraive : veronique.dutraive@univ-lyon2.fr
Vincent Frigant : vincent.frigant@u-bordeaux.fr
Valérie Revest : valerie.revest-arliaud@univ-lyon3.fr

Références

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